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Textes lauréats 2015

Le jury du concours d’écriture d’Anagramme est heureux de vous présenter les 5 lauréats 2015 !

L’inuit et la chamane

Fabienne VASLET
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Un Inuit nommé Kamanne
Ayant chassé tout l’été
Se trouva fort dépourvu
Quand la neige fut venue
Pas le moindre petit morceau
de phoque ou de louveteau.
Il alla crier famine
Chez la chamane sa voisine
La priant de lui prêter
Son gris-gris pour mieux cibler
Ses tirs vers des volatiles
Je te le rendrai, dit-il
Avant la kermesse d’été
Et je te ferai très riche
Même si ton gris-gris est kitsch !
La chamane était en larmes
Et l’Inuit l’importunait
Elle lui dit : « Pas d’amalgame,
Mon gris-gris n’est pas une arme
Et d’ailleurs je l’ai caché ! »
L’Inuit parti, la chamane
Retrouva sa zénitude
Et se plongea dans wiki
Pour poursuivre ses études
En effet elle recherchait
Le mot sérendipité
Qui dès longtemps l’intriguait
Qu’elle aurait aimé twitter !
Quant à notre Inuit déçu
Il rentra dans son igloo
Et jamais ne reparut
Ni mort ni vif ni dur ni mou !

Moralité
Méfions-nous de la chamane
Qui en pays eskimo
Refusa d’aider Kamanne
Ne lui disons pas bravo !

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Au clair de la lune

Pascale EYRAUD
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Il avance, seul, dans la nuit froide. Le ciel est particulièrement sombre, et pas le moindre souffle pour alléger cette sensation pesante dans sa poitrine. Il a peur.

Depuis qu’il vit ici, à peine le jour s’est-il assombri, il sent cette boule près de son cœur, une étrange douleur faite d’un amalgame de peur et d’angoisse.
Pour des raisons qu’il ne comprend pas vraiment, sa famille a du quitter la chaleur et la lumière de leur village où même les nuits étaient claires et chaudes, pour venir vivre dans ce pays de froid, aux nuits noires. On se croirait même chez les Inuits en ce moment avec toute cette neige glacée. On a pourtant tout essayé pour l’aider, les psy en tout genre, les marabouts et même la relaxation pour lui apprendre la zénitude. Mais rien à faire. Sa peur reste là, tenace.

Quand sa grand-mère est venue du Sénégal, il y a quelques mois, il a bien senti qu’elle l’observait. La chaleur de son regard le rassurait. Avant de repartir, elle a glissé dans sa poche un petit sac cousu sur toutes ses faces.

« Tiens, je te donne cette pierre.
Garde-la précieusement.
C’est une pierre de lune, une lumière dans le noir de ta poche.
Touche-la et l’envie de danser te reviendra ! »

Et c’est vrai, c’est la seule chose qui lui ait apporté un peu de réconfort. Il l’a toujours sur lui. C’est son gris-gris. Il lui suffit de glisser sa main dans sa poche et quelque chose s’apaise en lui.

A l’école, cela n’a pas été facile ! Est-ce sa faute à lui s’il n’est pas tout à fait comme eux ? Cela lui a fait drôle, d’ailleurs, d’arriver dans une école qui n’avait jamais vu un élève « noir », comme ils disent. Facilement repérable, il a vite été ciblé comme ‘la curiosité’ à montrer du doigt. Et les moqueries et les rigolades sont allées bon train. Est-ce que lui, ça le fait rire parce qu’ils sont blancs ? Même pas !

Et maintenant c’est pire. Ils rient encore plus de lui, surtout quand ils le voient glisser sa main dans sa poche. Tout ça, parce qu’il a eu le malheur de raconter son histoire à un copain qui était terrifié à l’idée de réciter un poème devant tous les parents réunis dans la cour pour la kermesse de l’école.

« Non !... mais tu rigoles !...Tu trouves pas ça un peu kitsch !.. Toucher une pierre … et avoir moins peur… ! Ah ! ben bravo, Ibou !.. c’est la meilleure !... »
Et oui, il s’appelle Ibou ! mais sans h ! oh ! cela les fait bien rigoler tous, un « hibou » qui a peur de la nuit !
N’empêche ! Il avait bien vu que son copain allait mieux après avoir entendu son histoire. Il l’avait récité sans trembler son poème.

Il y a quelques jours, leur ‘instit’ leur a demandé de faire une recherche sur internet, pour s’entrainer. De temps en temps, elle leur donne un mot savant, que personne ne connaît et ils doivent se débrouiller pour deviner ce qu’il signifie. La dernière fois, c’était « sérenpi…non sérendipidité » ! Il n’arrive même pas à le dire ! En fait, c’est un mot bien compliqué pour dire quelque chose de tout simple : trouver par hasard une solution à un problème. D’ailleurs, c’est exactement ce qui lui est arrivé, ce matin.

Ils avaient, cette fois-ci, à chercher sur internet l’origine de leur prénom. Il a donc tapé le sien : Ibou. Il a d’abord découvert que c’est un diminutif d’Ibrahim. De fil en aiguille, sur un site wiki-truc, il a lu l’histoire d’Abraham qui allait sacrifier son fils mais que la main d’un ange avait retenu. Cela l’a bien ébranlé cette histoire, un père prêt à tuer son fils !

Il a continué sa recherche et il est alors tombé sur un site de contes amérindiens. Il en a lu quelques uns, quand son regard a été attiré par un titre : « La tribu qui a pour totem le hibou ». L’histoire raconte qu’un jour, le Grand Chef de la tribu dit à un jeune indien, avant qu’il ne parte, seul, dans la forêt, pour se préparer à la grande cérémonie du Passage :

« Si tu veux vaincre ta peur, affronte-la !
Va dans la nuit et deviens l’ami de ta peur !
Tu verras…. elle fondra d’elle-même ! »

Oh ! Il a été sacrément secoué là encore, mais pas de la même façon. C’était comme s’il entendait le Grand Chef lui parler. Il l’a vraiment entendu ! Quelque chose en lui s’est réveillé. Une envie… non… plus qu’une envie… une certitude qu’il pouvait se défaire de sa peur.

Alors ce soir, il a attendu que tout le monde dorme. Puis, il a pris son courage à deux mains, et, sa pierre de lune au fond de sa poche, sans bruit, il est sorti pour affronter sa peur.

Et maintenant, il avance, seul, dans la nuit froide. Sa peur est là, mais il ne faiblit pas. Il va avancer et devenir ami avec sa peur. Même si sa douleur est de plus en plus forte, sa respiration de plus en plus difficile, sa marche de plus en plus trainante, il continue.
Soudain, entre les nuages, un rai de lumière, et la lune apparaît illuminant la neige. Au même instant tout se défait en lui. Tout lui apparaît d’une beauté incroyable. Sa douleur disparait, sa respiration s’élargit, et il peut bouger tout son corps, avec une telle facilité, qu’il se met à danser et à chanter sa joie.

« Grand-mère avait raison ! Grand-Chef aussi !
Oh ! ma peur a disparu et je danse, danse, danse…. !
Je suis Ibou, l’intrépide africain des neiges !
Qui a osé affronter sa peur et qui l’a vaincue !
Hourrah ! oh, oui ! Je suis heureux ! Hourrah ! »

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Tiki

Jean-Luc DESCOTES-GENON
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Je cherche fortune au fil de l’eau
Sans une thune, sur le fil du rasoir.
Le banquier est tranchant comme un hachoir,
Il dépèce à prix coutant, pas de cadeau,
Il se fout des travaux et des cerveaux qui récoltent des bravos.
Dans ses comptes ne vaut que le sonnant et le trébuchant,
Dans ses contes, tu vas amassant ou bien te desséchant.
Alors comme cet être malfaisant menace
De me couper les vivres, me priver de ses liasses,
Ce soir j’ai décidé, sous moi, de fondre la glace,
De me noyer dans la masse et d’effacer mes traces.
Mais c’était sans compter cette sacrée sérendipité
Qui m’a infligé sa volte-face, m’a obligé à pirouetter.
Et c’est justement en titubant puis trébuchant,
Dans un caniveau qui recueillait l’eau d’un caveau
Que j’ai trouvé une pièce d’argent d’un autre temps.
Car voyez-vous, mon métier, ma vocation, ma raison de vivre,
C’est l’archéologie, en particulier chez les Inuits
Où je fouille durant des journées et des nuits gratuites
A seule fin que soit instruite dans les livres
Et dans les wikis jusqu’aux confins des maquis,
Aux intellos, aux junkies, aux manuels, aux amateurs de whisky,
L’histoire singulière de ce peuple silencieux,
Paisible, placide et un peu superstitieux.
Certains le considèrent arriéré car ils ont été conquis
Par les arguments rikikis et sans fondement
D’amateurs d’amalgames confondant les cryptogames
Avec des signes trouvés dans des cryptes à Bergame,
Bref des têtes vides et sans jugement
Qui jouent leur science à amstramgram pic et pic et colegram.

Je ramasse donc la pièce d’argent aux reflets brillants
Et je pressens que ses rayons m’ouvrent un ciel pétillant
Comme des milliers d’étoiles ciblent un trésor scintillant.
Ce sou sera désormais mon grigri,
Mon passe pour ouvrir les horizons gris,
Mon sauf-conduit contre les lendemains rabougris,
La clé de tous les coffres des banquiers aigris.
A l’endroit où je me suis affalé, je creuse,
Sans m’arrêter, sans écouter mes mains calleuses,
Mes muscles contractés, mes épaules douloureuses.
Et me voilà récompensé par la nature généreuse,
Qui par la grâce du froid qu’elle a prodigué
Offre au bout de l’effort à mon corps fatigué
Le tombeau intact de Tiki, déesse de fécondité.
Je m’assieds au bord du trou, regarde l’univers
Qui s’étend alentours, vaste plaine figée dans l’hiver
Où le cri des loups s’est tu dans la béatitude.
La planéité virginale m’emplit de plénitude
Et de la certitude d’atteindre la zénitude.
Je vais rendre au peuple Inuit sa divinité
Qu’il avait perdu depuis une éternité.
Et dans un élan d’allégresse, une grande fête,
Un peu comme les kermesses de mon enfance,
Un peu naïve, un peu kitsch, presque désuète,
Célèbrera le retour de la déesse de l’abondance.
Je sais que je pourrai compter sur leur hospitalité
Pour adopter, accueillir dans leur monde suranné
Le brave qui a exhumé leur sérénité
En ranimant leur espoir de fertilité.
Là se trouve toute ma fortune.
Financier, je récuse l’or de tes coffres-forts
Et le clinquant de ton vénal confort
Pour cette banquise, sa blancheur immune,
Immaculée, que ton esprit vil et cocaïné
Ne peut, même en rêve, imaginer.

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A l’ombre des mots

Hélène SIBUE
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Dans la cour obscure de la vieille école abandonnée, se déroulaient parfois la nuit de drôles de bacchanales. On entendait des chuchotements, des cris bas, des rires étouffés et quelquefois comme des pleurs retenus… Des lucioles semblaient voler dans les airs, s’allumer, s’éteindre puis renaître dans des rondes endiablées.
Les vieilles personnes vivant encore au village racontaient que c’étaient les âmes des écoliers d’autrefois qui revenaient occuper la cour. Elles ajoutaient que des instituteurs à tabliers gris, mais la nuit tous les tabliers ne sont-ils pas gris ?, semblaient surveiller de drôles de jeux. Jeux d’enfants ? Non, ceux-là étaient tous partis au loin, cette campagne ne nourrissant plus ni ses hommes ni ses femmes. À la grande kermesse de la survie en monde moderne, ce pays-là n’avait rien gagné.
Alors comme pour une revanche, ces créatures d’outre-vie colonisaient l’espace nocturne de la cour bordée de grands préaux. A leurs jeux emplis de mystères, peu d’humains étaient admis, peu s’y présentaient au demeurant. Les âmes se méfiaient de l’amalgame trans-mondes. On y vit tout de même une fois un bossu, une autre fois trois Chinoises en porcelaine ou encore un nain, un vizir et même un soir de printemps, un sorcier. Pour celui-ci ce fut un dilemme, car il lui fut demandé en gage de laisser ses gris-gris à la porte. Les retrouverait-il en partant au petit matin ?
Dans ces fêtes nocturnes, le kitch le disputait au rococo. Il ne suffit pas d’être une âme pour avoir bon goût… mais ce n’était pas le problème, ces êtres-là ne s’embarrassent pas des canons de l’esthétique moderne.
Il semblait que ces saturnales resteraient toujours inchangées mais par une froide nuit d’automne se présenta devant le portail grinçant de la vieille école, un cortège bringuebalant, portant de curieux oripeaux : bonnets inuits, bottes de sept lieux, gilets en cottes de mailles, fracs sombres. Quelle troupe ! Des humains ? Des créatures venues de mondes inconnus ?
Non ! Devinez donc… C’est incroyable…
Des mots ! Des mots, mal dans leur peau, revendiquant leur place au théâtre d’ombres de la cour de l’école. Mots venus de Germanie, de Laponie ou d’Italie, certains d’au delà des mers, d’autres tous droits sortis de contes médiévaux ou de légendes arthuriennes. Et cependant bien vivants avec leurs jambages, leurs points sur les i et leurs accents qui graves, qui rieurs, qui circonspects.
Les âmes se consultèrent un instant avant de défendre leur territoire contre ces mots venus en nombre. Présomptueuses, elles se pensaient sûres de gagner en cas de guerre mais qu’auraient-elles à gagner ou perdre à livrer bataille ?
— Partez, les mots, dirent les ombres dans leur langage, on ne veut pas de vous ! Vous peinez tant à dire le monde et nous, toujours dans la nuit, on a besoin d’un peu de lumière.
Les mots restèrent cois, interdits, l’argument était fort… Mais soudain une voix pâle s’éleva de sous un marronnier de la cour. Ce soir là, avait été admis un poète hâve à l’air hagard et à la démarche bancale. Les ombres, comme on l’a vu, n’acceptaient que des faux semblants d’humains alors il avait eu sa chance et ce fut lui qui se leva pour défendre les mots. Il parlait le langage de la poésie, le seul vraiment commun aux âmes perdues et aux êtres vivants.
— Les mots ont leur place dans cette belle cour… ils sont porteurs de tellement de mystères et c’est leur silence parlant qui apportera ici la lueur de l’aube…
Les âmes se regardèrent incertaines, ce poète l’air de rien semblait transformer la boue en or. Et si elles se laissaient aller à le croire ?
— Chiche ! crièrent en elles les écoliers d’autrefois.

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La belle et le clochard

Marie Hélène CANDAES
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La porte a claqué dans la nuit. Je me suis ébrouée pour tenter de chasser les mots sales que tu venais de me jeter. Le vent a fait glisser les bretelles de ma chemise de nuit. J’ai frissonné. Impossible de faire demi-tour, plutôt mourir que de remonter là-haut pour prendre une petite laine. Les pieds nus, je me suis enfoncée en titubant dans le ventre de la ville. Mon père me murmurait quand il venait me dire bonsoir « ma petite fille des forêts, ma téméraire, ma sauvage » et du bout des doigts, il suivait les cicatrices anciennes et les croutes nouvelles et je m’endormais, bercée et heureuse. Moi la fille des forêts capable de me repérer aux troncs et à la mousse des arbres, je me retrouvais aujourd’hui perdue, désorientée dans ce dédale de béton et d’asphalte.
- Eh ma jolie, t’as pas une cigarette ?
Jailli comme un polichinelle de ses cartons, un clochard s’est mis sur mon chemin.
- Est-ce qu’une nuisette a des poches ? ai-je rétorqué en lui tournant le dos.
J’ai parcouru quelques mètres et je me suis arrêtée, honteuse. De quel droit ce ton narquois, acéré comme une lame ? Il n’y peut rien ce pauvre type si je suis dehors à deux heures du matin, presque nue comme un ver.
- Désolée, je n’ai pas de clope, pas de fric, plus de maison et plus toute ma raison non plus.
Il m’a fixée et m’a tendu une bouteille comme on lance une bouée à quelqu’un qui se noie. J’ai fermé les yeux et j’ai avalé deux bonnes rasades. Du jus d’orange ! Misère ! J’aurais bien pris un peu d’alcool, du blanc, du rouge qu’importe mais pas de ce jus d’agrume aigrelet. J’ai grimacé. Il a souri.
- Désolé d’ébranler tes certitudes. Clodo, alcoolo…Chômeur, fainéant…Ainsi se défont, font, font, les petits amalgames…
En chantonnant, il m’a entrainée dans le square, m’a désigné un banc puis a jeté nonchalamment un plaid sur mes épaules.
- Je hais la ville, ai-je bredouillé en m’emmitouflant jusqu’aux oreilles.
- Alors tu hais la vie.
Je l’ai fixé d’un air ahuri. Comment pouvait-il dire ça, lui le clochard que la ville vomit, repousse, effleure par inadvertance, plaint, blâme, lui fait l’aumône, le toise, le jette. Il m’a souri encore.
- Lequel de nous deux est le plus amoché ? Moi avec ma maison sur le dos ou toi avec trois tonnes de désespoir sur chaque épaule ?
J’ai senti les larmes arriver, je n’ai rien fait pour les retenir et j’ai déballé mon histoire. Les pleurs et les mots, pêle-mêle, dévalaient en cascade. L’autre, là-bas, devait sûrement se retourner dans son lit. C’est lui qui m’a arrachée à mon hameau en briques et tuiles rouges, mon bocage, ma petite épicerie-tabac, presse-boulangerie et ma kermesse d’automne sur la place pavée, lui qui, à coups de
mots enjôleurs, a fait sortir la brebis du bois pour la livrer au tumulte. Bravo ! Et aujourd’hui il me traitait comme un objet dont on a fait le tour mais que l’on garde sous le coude parce qu’il peut encore servir. Une bonne à tout faire, ménage, courses, amour, dans le même panier. Je haïssais cette vie, cette ville… ces artères qui coulaient en un flot continu, cette hémorragie humaine, les arbres pitoyables, corsetés et le soleil qui se prenait les rayons dans les antennes géantes.
- Ce n’est pas la ville qui cloche, ma belle, c’est ton amour.
J’ai levé les yeux vers lui. Dans ce visage buriné, un peu bouffi, deux fentes lumineuses distillaient un mélange d’humanité, d’impertinence et de zénitude. Sa voix était un murmure.
- J’ai tout perdu, mon job, ma femme, mes mômes. Un soir, je me suis retrouvé sur le trottoir devant chez moi, rien dans les mains, rien dans les poches, comme au premier jour, juste ce gris-gris que ma fille m’a donné avant de partir.
Il a écarté le col roulé de son pull-over. Autour de son cou, pendait au bout d’un fil de nylon, un petit bouquet hirsute : deux plumes, quelques perles, un coeur en feutrine et une lune en métal.
- Maintenant que j’ai tout perdu, j’ai tout à gagner. Je suis au niveau zéro sur l’échelle des désirs. Un bol de soupe chaude et je grimpe d’un échelon. Une nuit douce et étoilée et je franchis le second. Une jolie gazelle en nuisette tombée du ciel et me voilà au troisième. Merci, ma jolie !
Il s’est levé et très lentement, de sa paume ouverte, m’a effleuré la joue. Sa silhouette droite et fière s’est enfoncée dans la brume de l’aurore avant de se fondre dans l’écume humaine des bouches de métro. J’ai pris la direction opposée, remonté le dédale des rues, sans me perdre. L’appartement était vide. Dans la cuisine dernier cri - vintage pour les hypocrites, kitsch pour les amis - le tableau blanc effaçable à sec affichait ces quelques mots griffonnés à la hâte « N’oublie pas les courses pour le diner avec mon boss ce soir ». J’ai saisi le crayon, rageuse puis je l’ai reposé. Dans le tiroir de son bureau, j’ai trouvé ce que je cherchais : un feutre noir à la pointe épaisse. Indélébile. Je me suis appliquée, un adieu se doit d’être soigné :
« Sushi’land : 06 25 12 12 32. La propreté par des Pros : 06 59 84 56 15. Rosie, amour à la demande : 06 35 21 47 58 »
« La nuit peut être étoilée mais elle est longue si on a que soi à aimer » Proverbe inuit.

J’ai enfilé un pantalon et une chemise et j’ai refermé la porte, sans la claquer cette fois.